Cette belle idée du courage:

document complémentaire n°1

 

Dans cette belle idée du courage, j’évoque dans le chapitre sur Louise Michelles destins croisés avec Victor Hugoet le magnifique poème qu’il lui a dédié. Je n’ai pu, dans la contrainte de place, n’en citer qu’une partie. Vous le trouverez ci-joint en entier, précédé d’un court extrait de ce chapitre (page 137).

 

« Louise Michel est heureuse.

Elle est heureuse même si, par un curieux coup du destin cruel, ou facétieux, la voilà déracinée sur un rocher de misère battu par les vents au moment même où Victor Hugo, son grand ami, rentre, lui, à Paris, sous les oriflammes et les vivats.
Au moment même où Hugo revient, Louise s’en va.
Car ces deux être lumineux de courage n’auraient jamais pensé, pour rien au monde, qu’une fois leur ennemi commun, le Second Empire, abattu dans les fossés de Sedan, l’une devrait prendre la place de l’autre, dans ce Guernesey nouveau, ce Guernesey calédonien, perdu dans le Pacifique immense, comme si, éternellement, ces deux compagnons de lutte devaient être séparés.
Alors Hugo lui dédie un poème, « Viro Major » (plus grande qu’un homme), où tout est dit :
 
« Ton oubli de toi-même à secourir les autres,
Ta parole semblable aux flammes des apôtres,
Ta bonté, ta fierté de femme populaire,
L’âpre attendrissement qui dort sous ta colère. »
 
Louise Michel : dix ans d'exil, et la calomnie nationale.Victor Hugo, presque trente ans hors de son pays natal, sans même pouvoir enterrer ses enfants, morts trop tôt, prisonnier, reclus, d'un rocher perdu entre France et Angleterre.
Quel plus bel exemple de courage que ces deux exilés, loin de leurs pays, et si près de leurs idéaux ? »

*

Voila donc, pour vous, en entier ce texte magnifique que Victor Hugo a écrit à Louise Michel en décembre 1871.

Viro Major

Ayant vu le massacre immense, le combat,
Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat,
La pitié formidable était dans tes paroles ;
Tu faisais ce que font les grandes âmes folles,
Et lasse de lutter, de rêver, de souffrir,
Tu disais : J'ai tué ! car tu voulais mourir.


Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine.
Judith la sombre juive, Arria la romaine,
Eussent battu des mains pendant que tu parlais.
Tu disais aux greniers : J'ai brûlé les palais !
Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule ;
Tu criais : J'ai tué, qu'on me tue ! Et la foule
Ecoutait cette femme altière s'accuser.
Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser ;
Ton œil fixe pesait sur les juges livides,
Et tu songeais, pareille aux graves Euménides.
La pâle mort était debout derrière toi.


Toute la vaste salle était pleine d'effroi,
Car le peuple saignant hait la guerre civile.
Dehors on entendait la rumeur de la ville.


Cette femme écoutait la vie aux bruits confus,
D'en haut, dans l'attitude austère du refus.
Elle n'avait pas l'air de comprendre autre chose
Qu'un pilori dressé pour une apothéose,
Et trouvant l'affront noble et le supplice beau,
Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau.
Les juges murmuraient : Qu'elle meure. C'est juste.
Elle est infâme. - A moins qu'elle ne soit auguste,
Disait leur conscience ; et les juges pensifs
Devant oui, devant non, comme entre deux récifs,
Hésitaient, regardant la sévère coupable.


Et ceux qui comme moi, te savent incapable
De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu,
Qui savent que si Dieu te disait : D'ou viens tu ?
Tu répondrais : Je viens de la nuit où l'on souffre ;
Dieu, je sors du devoir dont vous faites un gouffre !
Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux,
Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs, donnés à tous,
Ton oubli de toi-même à secourir les autres,
Ta parole semblable aux flammes des apôtres ;
Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain,
Le lit de sangle avec la table de sapin,
Ta bonté, ta fierté de femme populaire,
L'âpre attendrissement qui dort sous ta colère,
Ton long regard de haine à tous les inhumains,
Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains ;
Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche,
Méditaient, et, malgré l'amer pli de ta bouche,
Malgré le maudisseur qui, s'acharnant sur toi,
Te jetait tous les cris indignés de la loi,
Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse,
Voyaient resplendir l'ange à travers la méduse.


Tu fus belle et semblas étrange en ces débats ;
Car, chétifs comme sont les vivants d'ici-bas,
Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées,
Que le divin chaos des choses étoilées
Aperçu tout au fond d'un grand cœur inclément,
Et qu'un rayonnement vu dans un flamboiement.


Victor Hugo, décembre 1871

 

Dans mon prochain envoi, le discours, en entier, sur le courage de Jaurès à la Jeunesse.


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